Verbaliser des sensations

 

Asghar Farhadi n’est pas libanais, il ne parle pas arabe et pourtant quand je pense au Passé, je pense au Liban. Il n’est pas question ici de dépecer, décortiquer ou disséquer (ni le film ni le pays) juste d’exprimer et verbaliser des sensations. Je le dirai une fois, j’ai aimé ce film pour sa puissance et son universalité. J’ai aimé ce pays pour ses gens et son intensité.

 

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Le Liban c’était pour moi fin mars, le début du printemps; le Passé fin mai en plein cœur de la saison avec juste ce qu’il faut de lumière et de douceur pour flairer l’été. On fait des liens comme ça, allez savoir pourquoi… un film, un voyage, un réalisateur iranien qui peine à exister artistiquement dans son pays, une société libanaise bouillonnante et instable puis un aéroport, surtout un aéroport, enfin deux. Tout commence là. Le film débute par des retrouvailles dans cette zone de transit.  Il m’a semblée reconnaitre le terminal 2F de Roissy Charles De Gaulle, j’en suis presque sûre, je le sais. Peut-être bien le E tout compte fait … peut-être bien, mais peu importe les lettres, ça ne compte pas vraiment. Les chiffres c’est bien mieux, c’est plus facile. Non je mens, ça a toujours été les lettres…

 

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Cette scène d’attente toute empreinte de pragmatisme et de romantisme, d’émotion contenue, de valises qui se perdent, de douanes et de musique. Oui, cette petite musique « Aéroports de Paris »  que quand tu l’entends, c’est comme un machin canin pavlovien, tu cherches ton passeport parce que t’as l’impression que t’embarques porte 37 dans 5 minutes et qu’il faut faire vite car y’a encore le shuttle à choper.

 

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J’adore cette sonorité, 2 ou 3 notes qui mélodiquement sont un peu merdiques mais pleines de promesses d’évasion, de découverte et d’excitation. C’est à ce moment précisément que le Passé d’Asghar Farhadi a pour moi incarné le Liban. Drôle de truc. Mais c’est comme ça. Je me suis laissée suspendre à cette scène de retrouvailles, je l’ai vu comme l’ultime sursit d’un amour interrompu depuis longtemps. Un sursaut d’attachement entre 2 personnes qui se sont adorées et éloignées. Ce nouvel élan passionnel n’était effectivement envisageable qu’à cet endroit précis, étrange : ce lieu de passage où débutent et se terminent les rêveries et les possibles, une parenthèse géographique qui concrétise et met fin aux fantasmes. En dehors du terminal et sans cette vitre qui les sépare, les sentiments n’existent plus. L’amour accouche de l’impossibilité. Cette scène m’aurait suffit, je n’avais pas besoin de voir la suite. Car en la voyant j’ai tout revécu, tout le Liban, j’ai replongé. Les 2, 3 notes merdiques y ont été pour beaucoup dans le plongeon. Il m’a bien éclaboussé le film, pas vraiment la faute à son propos, plutôt celle à mon cerveau qui synapse étrangement les événements du film avec ceux de ma vie.

 

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Merci Asghar de m’avoir fait humer Beirut une seconde fois. J’ai vraiment exulté quand mes narines ont reniflé l’air nocturne et tiède, juste au sortir de l’aéroport. Ca sent différent, ça sent la bousculade, ça sent le boucan, ça sent déjà délicieusement bon la folie et l’extravagance. J’ai aimé le bordel et les bruits permanents et tumultueux des klaxons. J’ai aimé la vitesse dans les voitures mais j’ai eu peur de traverser les premières fois. J’ai aimé mes rencontres avec le boulanger de Saida, le chauffeur de Bcharreh, le restaurateur de Tyr, surtout le restaurateur…

 

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Dans une région à majorité chiite et sous le joug du hezbollah il est normal que dans cette petite ville nous trouvions portes, et magasins clos un vendredi… mais voilà, nous on n’avait pas réfléchi et puis d’façon on avait plus le choix parce-qu’on partait bientôt et que c’était ce vendredi ou jamais… Pourtant il était là lui le petit restaurateur de Tyr, sur le joli port. Son charmant bouiboui  était ouvert et y’avait même une table et 3 trois chaises en terrasse, les 4 objets étaient tous un peu chétifs mais semblaient malgré tout, capables de supporter postérieurs, couverts et pitance. On a mangé du poisson et des crevettes il me semble, mais je ne me souviens plus bien car ma cervelle est complètement tombée amoureuse du petit restaurateur. Son âge, que j’ai évalué à 80 ans, ne lui permettait pas d’être prompt et rapide dans ses déplacements si bien que tout le service s’est effectué dans une espèce d’apathie mêlée d’indolence. Ce n’était pas désagréable. Je l’ai observé évoluer entre la terrasse et la cuisine. Sa lenteur avait quelque chose de serein et rassurant. À cet instant précis les mouvements corporels du vieux cuisinier m’ont apaisée et j’ai trouvé que la vie était quelque chose de simple tout compte fait. J’aurais voulu rester là-bas.

 

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J’ai vibré et souffert près d’Anjar. Perdu dans la Bekaa au milieu des vergers, les vestiges des temples romains sont enchanteurs, c’est vide, il n’y a personne à part nous, un homme à l’entrée pour les tickets et une chaise rouge. Le lieu est étrangement anachronique, j’y ai perdu la notion du temps. J’aurais pu passer la journée à déambuler entre les arbres et les colonnes. On a repris la route et la réalité nous a balancé un truc très vilain dans la gueule et enfoncé un truc très moche dans les tripes. Foutue route… la magie d’Anjar nous fait oublier qu’on est à quelques pas de Damas. Tranquillement installés dans notre petit van, on a traversé les camps de réfugiés. J’ai chialé et puis j’ai eu envie de gerber. À cet instant j’ai trouvé que la vie n’était pas quelque chose de simple. Je me suis trouvée nulle aussi. J’ai frémi avec un syrien. L’histoire aurait du rester à Beirut. C’est jamais bon les extractions et délocalisations des sentiments. J’aurais du faire comme dans le film rester dans le terminal, derrière ma vitre pour pouvoir conserver un quelque chose de pictural et irréel mais c’est la vie, et puis c’est le passé maintenant…

 

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xxx. Aurore.

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